Sur le terrain : photographie contemporaine canadienne — 2015

Exposition présentée par Oslo8, contemporary photography à Bâle, Suisse.

Aventuriers dans l’âme, les artistes qui participent à l’exposition Sur le terrain investissent des sites souvent hors de portée, qui jalonnent de grandes distances ou encore, des lieux emblématiques, théâtres d’activités économiques et sociales, soulevant au passage toute une série d’enjeux en phase avec notre époque contemporaine. Sur le terrain réfère à la pratique de Jessica Auer, Geoffrey Jones, Thomas Kneubühler et Andreas Rutkauskas, qui se déroule par-delà les murs de l’atelier et qui est orientée vers la recherche et l’exploration. L’ensemble des œuvres photographiques, vidéographiques et installatives rassemblées à l’occasion de cette exposition évoquent de vastes étendues qui se perdent vers le nord ou qui se déploient d’est en ouest. Ces œuvres qui résultent du déplacement des artistes à travers un territoire façonné par des phénomènes naturels au long cours participent d’une réflexion qu’opèrent Auer, Jones, Kneubühler et Rutkauskas autour de la notion de paysage et du caractère fondamentalement construit de celui-ci.

Dans le cadre de son projet Studies on How to View Landscape, Jessica Auer, adoptant une posture quasi anthropologique, a pointé sa caméra en direction du phénomène toujours grandissant du tourisme et de ses acteurs prêts à arpenter les mêmes sentiers balisés. Capturant en un plan fixe les allées et venues de touristes défilant devant des paysages qui se déclinent en degrés de sublimité, Studies on How to View Landscape s’incarne ici en une vidéo ainsi qu’un diptyque composé des photographies Lake Louise # 1 et Glacier Experience. L’œuvre expose la manière dont le paysage, constitué d’une série de sites parmi les plus emblématiques — sinon les plus stéréotypés — du territoire canadien, est appelé à être photographié sans relâche par ses visiteurs. À l’ère des technologies numériques et des réseaux sociaux, le tourisme génère à lui seul une quantité inouïe d’images à peu près identiques, menant inévitablement à la saturation. Auer entreprend ici une sorte de retournement de la pratique de la photographie sur elle-même, réalisant une œuvre qui réfléchit à sa propre raison d’être.

Poursuivant la quête qui le rapproche toujours davantage de la nature des choses, Geoffrey Jones a traversé la toundra des Territoires du Nord-Ouest jusqu’au cercle polaire arctique. Adoptant momentanément la forme d’un protocole méthodique, l’œuvre Vous êtes ici s’est déroulée à travers une cueillette d’échantillons lumineux réalisée par l’artiste en fonction des coordonnées géographiques parcourues. Pour ce faire, Jones a entrepris d’enregistrer les rayons de la lumière boréale, sous forme de pixels uniques, à l’aide d’un dispositif conçu à cette fin. En galerie, à travers une gamme de faisceaux lumineux qu’émettent quatre projecteurs fabriqués par l’artiste, Vous êtes ici retransmet un peu de cette lumière captée au nord et dont l’essence même aurait été saisie… Sous des abords scientifiques, cette œuvre de Jones est pourvue du caractère poétique de ce qui est fabuleusement impossible, évoquant d’autres quêtes illustres menées par d’autres grands rêveurs.

Étroitement liée à un marché financier mondialisé dont les quartiers sont logés à des milliers de kilomètres des lieux d’exploitation de la ressource, l’industrie minière contemporaine reste en bonne partie inaccessible au grand public — tant par la délocalisation de ses administrateurs en zone franche qui libère des exigences règlementaires et fiscales « trop contraignantes », que par l’éloignement des sites desquels elle extirpe le minerai. Land Claim, le plus récent corpus de l’artiste Thomas Kneubühler, explore trois sites distincts, à travers une série de photographies et d’œuvres vidéographiques : Raglan, une mine de nickel reculée de l’Arctique qui compte 800 employés; Zug, un paradis fiscal suisse où se trouve le siège social de l’entreprise minière; et Aupaluk, un village du Nunavut menacé par un projet de développement d’une mine de fer. L’œuvre dans son ensemble rend manifeste certains des rapports de proximité et d’éloignement qui caractérisent ce secteur d’activité économique. Ces rapports sont également mis en exergue par la vidéo Forward Looking Statements[1], à travers un synchronisme son-image qui s’appuie sur l’enregistrement sonore d’une conférence téléphonique tenue par les gestionnaires de la société Oceanic Iron Ore Corp ainsi qu’un panorama vacillant, à travers lequel la caméra s’avance, en rasant le sol de la toundra qui apparaît dans ses moindres aspérités.

Le long d’une frontière marquée par des bornes de granite — les monuments — et traversant des paysages tant urbains que ruraux et sauvages, Andreas Rutkauskas a documenté un territoire à cheval entre le Canada et les États-Unis. La collection d’images qui constitue le projet Borderline fait état d’une sorte de réseau de sites littéralement issu de la rencontre avec cette ligne artificielle qui transperce et côtoie des éléments architecturaux et naturels. Tels qu’ils ont été photographiés par l’artiste, ces lieux nous apparaissent comme suspendus, existant en dehors du temps. L’étrangeté qui les caractérise vient de la matérialisation d’un espace vide dont ils rendent compte — celui du tracé qui serpente entre les arbres ou qui se fond entre deux rives. Espace déserté, quoique sous haute surveillance, la frontière canado-étatsunienne, telle qu’elle est représentée dans Borderline, témoigne de la profonde transformation de la nature des relations qu’entretiennent les deux nations et leurs habitants. Paradoxalement, les photographies de Rutkauskas ont aussi le pouvoir de faire naître une certaine forme de nostalgie — celle d’une vaste contrée qui restait encore à découvrir et investir. Ce sentiment, ou peut-être est-ce autre chose, semble être à la base de ce retour sur les lieux, de cette recherche et de cette répétition de gestes consistant à photographier ces sites isolés auxquels se livre l’artiste.

 Texte de Geneviève Chevalier

 


[1] Qui réfère aux énoncés prospectifs — aussi appelées déclarations prévisionnelles — qu’émettent les entreprises dans le contexte de projets de développement, par exemple. Ces énoncés sont de nature spéculative et possèdent un statut légal défini, désigné en tant que règle refuge ou déclaration de limitation de responsabilité.

Fieldwork: contemporary photography from Canada — 2015

Exhibition presented by Oslo8, contemporary photography, Basel, Switzerland.

Adventurers at heart, the artists participating in the exhibition Fieldwork explore often remote and inaccessible sites which span great distances, or emblematic places linked to economic or social activities, uncovering in the process a series of issues in step with our contemporary times. Fieldwork features the work of Jessica Auer, Geoffrey Jones, Thomas Kneubühler and Andreas Rutkauskas, whose practices take place beyond the walls of the studio, and are oriented towards research and exploration. The entirety of photo, video and installation works assembled for this exhibition evokes vast expanses that stray northward or unfold from east to west. Resulting from the movement of artists across a territory that has been shaped by long-term natural phenomena, the works of Auer, Jones, Kneubühler, and Rutkauskas contribute to a reflection on the notion of landscape – and its fundamentally constructed nature.

In the context of her project Studies on How to View Landscape, Jessica Auer adopts a quasi-anthropological stance, directing her camera towards the ever-growing phenomenon of tourism and its players who are always set to travel the same well-trodden paths. Working with static shots to capture the comings and goings of tourists filing past landscapes that present various ranges of sublimeness, Studies on How to View Landscape is embodied in a video and a pair of images composed of the photographs Lake Louise # 1 and Glacier Experience. The work exposes the way in which this landscape, comprised of a series of some of the most iconic (if not the most stereotypical) sites of Canadian territory, is relentlessly photographed by visitors. In the age of digital technologies and social media, tourism alone generates an incredible amount of nearly identical images, inevitably leading to saturation. Here, Auer in a sense turns photographic practice back on itself, producing a work that reflects on its very raison d’être.

Continuing on a quest that keeps bringing him closer to the nature of things, Geoffrey Jones crossed the tundra of the Northwest Territories up to the Arctic Circle. At first carried out like a methodical experiment, Vous êtes ici involved collecting light samples based on geographic coordinates traveled by the artist. To this end, Jones began by recording rays of boreal lights in the form of single pixels, using a device designed for this purpose. In the gallery, through a range of light beams emitted by four light panels made by the artist, Vous êtes ici transmits some of the illumination captured in the north, the very essence of which has ostensibly been seized. Under the guise of a scientific approach, Jones’ work is imbued with the poetic character of what is fabulously impossible, evoking other illustrious quests undertaken by other great dreamers.

Inextricably linked to the global financial market whose headquarters are located thousands of kilometers away from the sites of resource exploitation, the modern mining industry remains in large part inaccessible to the general public — as much by the relocation of its managers to free zones where “overly restrictive” regulatory and tax requirements can be evaded, as by the isolation of the sites from which ores are mined. Land Claim, the most recent body of work from the artist Thomas Kneubühler, explores three distinct sites through a series of photographs and video works: the Raglan nickel mine located in the remote Arctic, which has 800 employees; Zug, a Swiss tax haven where the mining company’s head office is located; and Aupaluk, a village in Nunavut threatened by a project to develop an iron ore mine. The work as a whole demonstrates some of the relationships of proximity and distance that characterize this sector of economic activity. These connections are also highlighted through the video Forward Looking Statements[1]via a sound-image synchronism based on an audio recording of a conference call held by the managers of Oceanic Iron Ore Corp, in addition to a tottering panorama through which the camera moves forward, skimming the surface of the tundra, which appears in all its ruggedness.

Along a border marked by granite obelisks – monuments – and passing through urban, rural, and wild landscapes, Andreas Rutkauskas has documented a territory that straddles Canada and the United States. The collection of images comprising the project Borderline refers to a kind of network of sites, literally derived from an encounter with this artificial line that cuts through and runs alongside against both architectural and natural elements. The way these places are photographed makes them appear as if in suspension, existing outside of time. The strangeness that characterizes them comes from the materialization of an empty space to which they give shape – that of a path that snakes between the trees or dissolves between two shores. A deserted space, though under constant surveillance, the Canada-US border as represented in Borderline demonstrates the profound transformation of relations between these two nations and their respective inhabitants. Paradoxically, Rutkauskas’ photographs also have the power to instill a certain nostalgia — that of a vast country, which has yet to be fully discovered and occupied. This feeling, or perhaps something else altogether, seems to be at the root of the revisiting, researching and repeated photographing of these isolated places that the artist engages in.

Text by Geneviève Chevalier

 


[1] Which refers to forward-looking statements – also known as safe harbor statements – put out by companies with regards to the development of projects, for example. These statements are speculative and have a defined legal status, designated as a safe harbor or a limitation of liability.

 

Dossier de presse :

Publication d’Oslo8 contemporary photography avec texte de Geneviève Chevalier

Press:

Text by Geneviève Chevalier published by Oslo8 contemporary photography


Légendes des images

Image 1 : détail de la série Borderline, d’Andreas Rutkauskas
Image 2 : détail de la série Borderline, d’Andreas Rutkauskas
Image 3 : de gauche à droite, les œuvres Lake Louise # 1 et Glacier Experience de Jessica Auer et l’installation Vous êtes ici de Geoffrey Jones
Image 4 : l’œuvre vidéo Forward Looking Statements, tirée de la série Land Claim de Thomas Kneubühler
Image 5 : de gauche à droite, les œuvres Under Siege  #3 (chopper) et Under Siege  #5 (shots) tirées de la série Land Claim de Thomas Kneubühler

Image captions

Image 1 : detail of Borderline, by Andreas Rutkauskas
Image 2 : détail of Borderline, by Andreas Rutkauskas
Image 3 : from left to right, the photographs Lake Louise # 1 and Glacier Experience by Jessica Auer and the installation Vous êtes ici by Geoffrey Jones
Image 4 : the video Forward Looking Statements, from Land Claim by Thomas Kneubühler
Image 5 : from left to right, the works Under Siege  #3 (chopper) and Under Siege  #5 (shots), from Land Claim by Thomas Kneubühler