Énergie — 2014

L’exposition Énergie a été présentée par la Galerie d’art Foreman de l’Université Bishop’s, du 8 janvier au 15 mars 2014, à Sherbrooke, Québec. Ce projet de commissariat a été réalisé en collabaration avec Gentiane Bélanger et Vicky Chainey Gagnon. Il a rassemblé des oeuvres de Jim Holyoak, Geoffrey Jones, Thomas Kneubühler et The Otolith Group.

Moteur des sociétés et civilisations, l’énergie — ou plutôt son harnachement — déplace des populations, entaille le territoire, configure les infrastructures, qui à leur tour influencent la socialité, et motive des guerres. L’énergie nous ancre dans une généalogie du vivant que la science nous révèle toujours plus complexe, intriquée et insondable, en même temps que notre compréhension limitée de cette force et notre usage malhabile de ses sources orientent notre avenir vers des horizons anxieux.

Commandé pour l’exposition dOCUMENTA (13) tenue à Kassel, en Allemagne, en 2012, le film The Radiant de l’Otolith Group (Kodwo Eshun et Anjalika Sagar) évoque à la fois les relations politiques de l’industrie nucléaire et la promesse historique de celle-ci, notamment les assurances formulées au siècle dernier voulant que l’électricité produite par le nucléaire soit une source d’énergie propre et sécuritaire. Le film se concentre sur le grand tremblement de terre de Tohoku qui a frappé la côte nord-est du Japon à 14 h 46 le 11 mars 2011, provoquant un tsunami qui a tué des milliers de personnes et causé l’accident de la centrale nucléaire Fukushima Daiichi. Dès le début du film, le son du tsunami qui approche se fait entendre, juxtaposé à un plan fixe de la ville trépidante. La combinaison d’images récentes de paysages et d’infrastructures, d’entrevues, d’enregistrements vidéo amateurs du tsunami, de films promotionnels anciens et de prises de vues de la construction de la centrale s’avère à la fois fascinante et troublante. Avec son montage par association, le film pose les bonnes questions : quel est le coût de l’énergie nucléaire ? Le Japon a-t-il servi de cobaye pour tester les effets des radiations nucléaires sur notre vie quotidienne ? Quelles menaces futures les radiations font-elles peser sur les villes et villages évacués au Japon, ainsi que sur le reste du monde ?

L’ampleur des infrastructures dédiées à l’aménagement des puissantes rivières qui coulent dans le nord du Québec frappe l’imaginaire. À la manière de troncs décharnés, les silhouettes dressées des pylônes captées par la caméra grand format de Thomas Kneubühler s’élèvent vers un ciel morne et semblent être les seuls témoins d’une activité qui a cours en ces lieux reculés, où la nature n’est percée que par les lignes à haute tension. Acheminé par celles-ci sur plus d’un millier de kilomètres, de Radisson au Québec à Sandy Point aux États-Unis, le courant produit au nord doit transiter par des stations de conversion destinées à le transformer d’abord de courant alternatif à continu et vice versa. Le projet Under Currents de Kneubühler nous ramène à la source même de cette énergie lumineuse qui éclairait les pentes de ski de l’oeuvre antérieure Electric Mountains le soir venu. Les ressources hydrauliques que la province extirpe de l’immensité de son territoire qui s’étire à l’infini — semble-t-il — vers le nord, ne sont cependant pas illimitées, quoi qu’on en dise. Et les lieux qui voient couler les grandes rivières ne sont pas dénués de présence humaine, quoi qu’on en pense. Les oeuvres de Thomas Kneubühler présentent des infrastructures qui demeurent énigmatiques, leurs rouages internes ne nous étant pas révélés, mais plutôt cachés par le mur de végétation qui les encercle et la distance qui les tient hors de notre portée.

L’énergie est la source de toutes sortes de processus de transformation de la matière et constitue le fondement des oeuvres de Geoffrey Jones qui incarnent épiphénomènes lumineux, manifestations atmosphériques ou éoliennes. Conçues à échelle réduite et présentées en galerie — un espace que l’on croirait à l’abri des variations climatiques — les oeuvres de Jones s’appuient sur l’étrangeté des phénomènes dont elles révèlent parfois seulement les mécanismes. A Plan for a Northern Hemisphere est une installation qui génère à elle seule une série de réactions en chaîne. Le dispositif réunit dans une unité de temps et de lieu deux univers : celui de l’atelier de l’artiste ou de l’inventeur, et celui de l’atmosphère planétaire et de ses fluctuations. Évoquant ainsi l’espace du laboratoire, l’oeuvre reproduit le processus de la condensation généré par la variation de température; les précipitations qui s’ensuivent sont dispersées par le déclenchement
d’un ventilateur sur pied qui surplombe le dispositif. Ce blizzard épisodique survient dans la galerie d’art, un autre système régi par des codes qui peuvent sembler hermétiques. Des propriétés de la matière qui sont à la base du phénomène se répétant en boucle naît un capital poétique qu’accumule l’oeuvre opérant
d’elle-même. Envisagée par rapport à la vastitude de l’atmosphère de notre planète, l’oeuvre sculpturale de Jones déconcerte : c’est d’ailleurs en ce sens que
l’artiste explore les principes qui régissent l’univers — devenu soudainement proche à travers ses yeux.

L’énergie se manifeste dans l’univers représentatif de Jim Holyoak sous un registre tout aussi immanent, enchevêtrant les multiples facettes de notre existence
aux phénomènes naturels. Habité d’espèces disparues, de créatures en devenir et de matières animées, l’univers pictural de Holyoak nous donne à voir une nature labile et changeante, où chaque composante participe d’une mouvance généralisée. Peut-être Holyoak en vient-il à pouvoir communiquer cette malléabilité évolutive par l’approche immersive de sa pratique, travaillant préférablement jour et nuit à ses dessins à même le lieu d’exposition, repassant incessamment de manière à générer des palimpsestes denses. L’oeuvre de Holyoak met en relief ce bouillon dense que constitue notre environnement et qui n’a jamais cessé de fermenter des formes de vie nouvelles. La coprésence dans son travail d’espèces terrassées par des extinctions et de créatures fabulées revient d’ailleurs à souligner la densité temporelle du monde actuel, empreint des traces évolutives de ce qui fût mais n’est plus, tout en pointant vers un devenir biologique encore gestatif. L’interrogation inquiète qui sous-tend la pratique de Holyoak consiste à sonder vers quels imaginaires non encore actualisés nous tendons présentement, à force de puiser dans les veines du monde avec une ardeur qui ne peut que nous affecter en profondeur. Car ultimement, l’énergie est potentialité.

Gentiane Bélanger, Vicky Chainey Gagnon, Geneviève Chevalier

Energy — 2014

The exhibition Energy was presented by the Foreman Art Gallery of Bishop’s University, Sherbrooke, Québec, from January 8 to March 15, 2014. This project was co-curated with Gentiane Bélanger and Vicky Chainey Gagnon and gathered works by Jim Holyoak, Geoffrey Jones, Thomas Kneubühler and The Otolith Group.

A driving force behind societies and civilizations, energy—or rather the harnessing of it—displaces populations, disfigures the landscape and shapes infrastructure. These factors in turn can influence social relations, sometimes causing tension and even sparking wars. Energy roots us in a genealogy of life that science is proving to be ever more complex, intricate and unfathomable; while our limited understanding of this force and our inexpert use of its source guide us toward an uncertain future.

Commissioned for the dOCUMENTA (13) exhibition held in Kassel, Germany in 2012, the filmic work The Radiant by The Otolith Group (Kodwo Eshun and Anjalika Sagar) invokes both the political relations of the nuclear industry and its historical promise, specifically the last century’s assurances that nuclear power was a clean and safe energy source. The film centres on the Great Tohoku Earthquake that struck the northeast coast of Japan at 2:46 pm on March 11, 2011, triggering a tsunami that killed thousands and caused the partial meltdown of the Fukushima Daiichi nuclear power plant. The film begins with the sound of the tsunami arriving, juxtaposed with a fixed shot of the energetic city. Both fascinating and disturbing is the film’s combination of newly shot footage of landscapes and infrastructure, interviews, amateur video recordings of the tsunami, vintage promotional films and footage of the plant’s construction. Via an associational montage, the film asks: What are the costs of nuclear energy? Was Japan used as a guinea pig to test the effects of nuclear radiation on our daily life? What are the future threats of radiation on the cities and evacuated villages of Japan, and the rest of the world?

The extensive infrastructure used to capture the energy of the powerful rivers flowing through Northern Quebec is truly striking. Captured by Thomas Kneubühler’s large-format camera, the silhouettes of electricity pylons stand tall against a dreary sky like emaciated tree trunks. They seem to be the only witnesses of an activity unfolding in these remote parts, where the only contact with nature is through high-voltage transmission lines. Carried across these lines over more than 1,000 kilometres—from Radisson in Quebec to Sandy Point in the United States—the alternating current generated in the north passes through converter stations, transforming it into direct current and vice versa. Kneubühler’s Under Currents project takes us back to the source of the luminous energy that lit up the ski slopes at night in his previous work, Electric Mountains. Water resources are exploited by the province across its seemingly infinite northern territory. However, contrary to popular belief, these resources are not unlimited and the places where the mighty rivers flow are not uninhabited. Thomas Kneubühler’s works present built structures that remain enigmatic. Their inner workings are not revealed, but are hidden by the wall of vegetation that surrounds them and by the distance that keeps them out of our reach.

Energy transforms matter through a variety of processes. It forms the basis of Geoffrey Jones’ works, which recreate light, wind and atmospheric effects. Designed on a small scale and exhibited in galleries—spaces supposedly sheltered from climate change—Jones’ works capture the strangeness of phenomena of which they only sometimes reveal the mechanisms. A Plan for a Northern Hemisphere is an installation that generates a series of chain reactions. The device brings two worlds into the same time and space: the artist’s or inventor’s work area and the ever-changing planetary atmosphere. Evoking a scientific laboratory, the work reproduces the process of condensation brought about by temperature variations. The ensuing snowlike precipitation is then dispersed by a tall fan overhead. This episodic blizzard occurs in an art gallery, another system governed by seemingly hermetic codes. A poetic substance is born from the properties of the work’s self-generated and endlessly repeated cycle of matter. Designed in relation to the vastness of Earth’s atmosphere, Jones’ sculptural work is unsettling. This is the manner in which the artist explores the principles that govern the universe—brought sharply into focus through his eyes.

Energy is also immanent in Jim Holyoak’s creative universe, where the various facets of our existence are intertwined with natural phenomena. Inhabited by extinct species, fabulous creatures and animated matter, Holyoak’s pictorial world offers a glimpse of a labile and changing nature, where each component is part of a dynamic, moving whole. This evolving malleability is partly conveyed by Holyoak’s immersive approach. Preferring to work day and night in the exhibition space, the artist continually goes over his drawings in order to create dense palimpsests. His work throws into relief the thick soup of our natural environment, which is continually generating new life forms. The co-presence of species wiped out by extinction and imaginary beings evokes a sense of deep time, marked by the evolutionary traces of that which was but is no more, and pointing toward a biological future that has yet to emerge. Mining the depths of our world, Holyoak’s deeply moving works are filled with anxious questioning about the imaginary, as yet non-existent worlds to which we might be heading. Because ultimately, energy is potentiality.

Gentiane Bélanger, Vicky Chainey Gagnon, Geneviève Chevalier

Crédit photo

François Lafrance

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François Lafrance